Le plombier avait raison
Mon propriétaire a appelé un plombier un mardi. Moi, je déboguais un allocateur mémoire. Devinez qui m'a semblé le plus tranquille pour les dix prochaines années.
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En mars dernier, mon évier de cuisine a commencé à faire un petit bruit de catastrophe dans le mur. Pas vraiment mon problème, techniquement. Je suis locataire. Mais j’étais chez moi, le propriétaire était en Normandie, et le fil de messages ne menait nulle part.
J’ai donc appelé quelqu’un. Marc. Il est arrivé dans une camionnette qui sentait le café et la colle PVC, a regardé sous l’évier, et a dit une phrase en français qui voulait dire, en gros : “oui, là, ce n’est pas bon.” Puis il a réparé ça en quarante minutes avec des outils dont j’ignorais l’existence.
Je suis remonté à mon bureau, où je me battais avec une erreur de segmentation dans un allocateur mémoire sur mesure pour une puce d’inférence. Six heures dessus. Toujours cassé.
Et j’ai eu cette pensée stupide, un peu jalouse : lui, ça va aller.
Pas “il va devenir riche”. Pas “il a tout compris à la vie”. Juste : ça va aller. Les gens auront toujours des tuyaux. Les tuyaux casseront toujours. Marc n’a pas besoin de concours de pitch. Il n’a pas besoin d’expliquer sa valeur à un comité qui pense que “stratégie IA” est un trait de personnalité.
Je construis les choses censées remplacer des gens comme moi. Je sais que cela sonne dramatique. Je ne suis pas en pleine crise existentielle. J’essaie seulement d’être honnête sur ce que je fais comme métier.
L’asymétrie dont on parle peu dans les événements tech
Il y a une séparation étrange qui se forme, et je la vois presque chaque fois que je prends le RER vers Paris.
Dans le train, il y a des gens en doudoune sans manches qui parlent “d’exploiter les grands modèles de langage pour optimiser les flux de travail”, ce qui veut souvent dire : on va licencier la moitié des analystes et l’autre moitié surveillera un agent conversationnel. Très bien. C’est leur travail.
Puis on descend à Châtelet et on passe devant le type qui repose les pavés à la main. Ou le boulanger qui commence à 4 h du matin. Ou la femme au marché qui sait quelle tomate aura vraiment du goût cette semaine.
Aucun d’eux n’a besoin d’être sur LinkedIn. Aucun n’a besoin d’y être bon.
L’asymétrie est là : le travail intellectuel devient moins cher en haut de la courbe de compétence et plus précaire au milieu, pendant que le travail physique reste borné par la physique. On ne répare pas une canalisation éclatée avec une consigne bien formulée. On ne règle pas vraiment un levain par ajustement fin ; enfin si, on peut dire cela pour faire malin, mais il faudra quand même des mains, un four et l’envie de se lever avant le soleil.
Je dis cela en aimant ce que je fais. J’aime les compilateurs. J’aime regarder un robot bipède apprendre à mal marcher, puis à marcher un peu moins mal. J’aime le moment où une courbe d’entraînement finit par monter après une semaine de lignes plates.
Mais je ne parierais pas le loyer de mes futurs enfants sur le fait que mon métier aura la même forme dans quinze ans. Marc, probablement si.
Ce que je crois voir arriver
Je ne suis pas futuriste. Je n’ai pas de newsletter sur “la singularité”. J’ai un ordinateur, trop de caféine et des opinions que je préfère écrire ici plutôt que crier à un dîner.
Ce que je crois voir arriver est à la fois banal et brutal.
Beaucoup de travail de bureau va être évidé. Pas d’un coup. Pas avec des robots qui marchent dans les plateaux ouverts. Plutôt comme ceci : une équipe de dix devient deux personnes et une grappe d’agents, et les huit autres ne retombent pas tous mieux ailleurs. Certains oui. La plupart non, si l’histoire nous sert à quelque chose.
Les emplois qui restent vont se regrouper aux extrêmes.
D’un côté : des organisations énormes qui pilotent des projets énormes. Le genre d’entreprise où “livrer” veut dire coordonner quatre mille personnes sur douze fuseaux horaires pour mettre un nouveau modèle derrière une API. Le travail y ressemble moins à l’artisanat d’une personne qu’à la capacité de rester attaché à une machine trop grande pour tomber et trop complexe pour être comprise par un seul humain.
De l’autre : très petit. Une boulangerie. Un atelier de réparation. Un studio de trois personnes qui fabrique des meubles. Un stand de marché. Des choses où le client peut désigner la personne qui a fait le travail.
La partie inconfortable, c’est le milieu. L’agence de cinquante personnes. Le service informatique d’une banque régionale. La boîte qui “fait du conseil pour les entreprises de taille intermédiaire”. C’est cette partie-là que je vois se faire poncer.
Donc on fait quoi avec ça
Je n’ai pas de réponse propre. Ceux qui en ont une vendent quelque chose.
Ce que je commence à dire aux amis qui demandent, et ils demandent plus souvent maintenant, c’est moins “apprends à coder” que “apprends quelque chose qu’on ne peut pas envoyer par mail”.
La plomberie est l’exemple ennuyeux, évidemment. Mais aussi : souder, soigner, faire pousser de la nourriture, réparer des vélos, installer des pompes à chaleur, faire de l’électricité là où il faut encore vérifier physiquement que le bâtiment ne brûlera pas.
Pas parce que ces métiers sont faciles. Ils sont souvent durs, mal payés au début, usants. Mais parce que leurs échecs sont visibles. Une mauvaise soudure, on peut la voir. Un mauvais tableur produit par un agent IA peut avoir l’air parfait jusqu’à la clôture du trimestre.
Je ne quitte pas tout demain. Je pense encore qu’il y a une fenêtre pour faire du travail intéressant dans les systèmes d’apprentissage automatique si l’on reste près du métal et prêt à bouger quand le vent tourne. Mais je m’inscris aussi à un cours de menuiserie dans le 20e. Ma copine pense que c’est un passe-temps. Moi, je pense que c’est une couverture.
Marc a facturé 120 euros. Mon bogue d’allocateur a pris deux jours de plus. Il avait raison.